Chaque situation est la meilleure occasion pour s’éveiller, désirer et grandir en humanité, en subjectivité et en liberté.
Richard Bergeron
Témoignages
Homélie prononcée le 7 juin 2014,
lors des funérailles de Richard Bergeron,
à l’église Ste-Agnès, en Charlevoix
Chers parents et amis, Textes à lire: Job 19, 1.23-27a
Mes frères et soeurs. Jn 12, 24-26 ; 14, 1-6 S. Jean 12,24-26; 14, 1-9
Ces vieux textes de Job et de S. Jean, que nous venons d’entendre lire, nous redisent aujourd’hui l’Espérance qui fait vivre les chrétiens, l’Espérance qui a soutenu M. Richard Bergeron tout au long de son existence parmi nous.
L’évangile de saint Jean vient de nous présenter le Christ Jésus réuni avec les siens, le soir du Jeudi-Saint, la veille de sa mort. Jésus sait à ce moment-là qu’il est traqué, cerné, qu’il va bientôt mourir. Les Apôtres, eux, ne savent plus trop quoi penser : ils sont en plein désarroi. Que leur dit alors Jésus ? « Je vais mourir, dit-il, c’est vrai; mais c’est pour aller vous préparer une place chez MON Père, qui est aussi VOTRE Père. Or, chez mon Père, il y a une place pour tous et chacun de vous. Voilà pourquoi, je reviendrai vous prendre pour être avec Moi » dans la Maison de mon Père (cf. Jn 14, 1-6). Jésus est un homme de Parole, il saura sûrement tenir sa Promesse…
Face à cette Promesse et à cette Espérance (que partageait notre frère Richard), il peut arriver que s’élève en nous la voix de l’Apôtre Thomas, de Thomas qui soulève des doutes et qui pose des questions: « Seigneur, quand on s’embarque pour le dernier voyage, est-ce qu’il y a un Port pour nous recevoir de l’autre bord ? est-ce qu’il y a Quelqu’un pour nous accueillir là-haut ? Si seulement on savait où tu vas… »
Saint Paul, qui s’était posé cette question, nous a répondu: « Ne soyez donc pas, disait-il, comme des gens sans Espérance. Jésus, vous le savez, est mort, puis est ressuscité; de même, nous le croyons, Dieu – à cause de Jésus – accueillera nos défunts avec son Fils [ressuscité]. Et ainsi nous serons pour toujours avec Lui » (I Th 4, 14. 17). C’est en effet Lui, Jésus, qui est le Chemin, la Vérité et la Vie – le vrai Chemin qui mène à la vraie Vie. C’est d’ailleurs la même certitude dont témoignait déjà l’homme Job quand il affirmait : « Je sais que mon Libérateur est vivant, que je me tiendrai debout devant Lui alors que, de mes yeux de chair, je verrai Dieu ».
***
Chers parents et amis, Richard Bergeron a vécu plus de 80 ans soutenue par cette Espérance-là. Il est un fils remarquable du pays de Charlevoix. Il a passé son enfance à Clermont. Puis, il est allé faire ses humanités classiques au Collège des Franciscains à Trois-Rivières. (C’est là que je l’ai connu dès 1948). Ses talents de hockeyeurs y sont alors remarqués, ainsi que ses dons d’entregent et de communicateur. En philosophie, il se révèle un esprit lucide et rigoureux, capable de se mesurer aux penseurs les plus exigeants. Déjà se manifeste son leadership intellectuel. En théologie, Bergeron s’impose comme un travailleur infatigable et méthodique; il s’affirme aussi comme un penseur d’une envergure hors du commun.
Ordonné prêtre chez les Franciscains en 1960, il passe bientôt sa licence en théologie, à Ottawa, puis décroche un doctorat en théologie à l’ Université de Strasbourg. En 1967, Richard Bergeron est de la toute première équipe de professeurs qui enseignent la théologie à l’Université de Montréal. Rapidement, il gravit les échelons : d’abord professeur adjoint, il devient bientôt agrégé avant d’être promu professeur titulaire en 1982. Entre-temps, il occupe le poste de vice-doyen (1973-1977) et celui de secrétaire de la faculté (1977-1978).
Richard a fait sa marque surtout en christologie. Il a d’ailleurs publié sur le sujet une bonne vingtaine d’articles. En 1976, il publie un livre vigoureux, dérangeant : Obéissance de Jésus et Vérité de l’homme. Il nous y trace un profil de Jésus qui nous le rend accessible et interpellant. Entre autres, il s’inscrit en faux contre une notion courante d’obéissance. « L’obéissance évangélique, dit-il, est radicalement étrangère au monde la subordination et de la résignation. Les termes qui en évoquent au mieux la richesse sont : fidélité, créativité, accueil, aventure. » Bergeron s’exprime tout entier dans ce livre. Il s’y révèle plein de santé et de vigueur intellectuelles, épris de vérité et de liberté, engagé au plus profond pour la cause de Jésus-Christ et des « maganés » de l’existence.
En 1978, à l’invitation des responsables de la Faculté de théologie, il se met à étudier un domaine peu exploré au Québec et au Canada : les Nouvelles Religions. Il s’attelle à la rédaction d’un livre qui fera époque : Le cortège de fous de Dieu. Le livre devient vite un best-seller publié à plus de 12000 exemplaires. Bientôt, grâce à l’initiative de Richard et de quelques collaborateurs, le Centre d’Information des Nouvelles Religions est fondé qui connaîtra un beau succès et un rayonnement enviable. Entre 1979 1990, il ajoute une vingtaine d’articles à sa bibliographie déjà impressionnante. Ajoutons que, au cours de ces années, la somme de travail abattue par Richard est incroyable, souvent excessive.
En 1999, par suite d’un long processus de discernement, Richard Bergeron demande et obtient de retourner à l’état laïc; bientôt, il unira sa destinée à Sylvia Marion, sa chère épouse; il aura aussi à cœur les études et l’avenir de ses belles filles, qu’il aimait comme les siennes. Surtout, il sent alors le besoin de revenir vivre ici, face aux superbes montagnes de Charlevoix. De sa plume toujours alerte, il écrira encore une dizaine de livres pour tirer au clair des sujets qui lui tiennent à cœur.
Richard, un homme de chez-nous ! Un homme de Charlevoix ! Un chrétien engagé à l’égard du Christ Jésus et à l’égard des pauvres et des petits. Richard, un homme toujours en recherche, épris de vérité. Un homme de Foi et d’Espérance. Richard, un homme authentique, avec un esprit de service et une recherche de liberté qui ne se sont jamais démentis. La rencontre de Sylvia a été, je pense, une grâce dans sa vie, y compris pour sa vie spirituelle.
J’ajoute que Richard avait sans doute aussi ses fragilités et ses limites (il ne s’en cachait pas, d’ailleurs). Mais celles-ci étaient sûrement moins importantes que la bonté, la tendresse et la miséricorde inépuisables de Dieu, notre Père du Ciel. Saint Jean l’a dit d’une façon inoubliable : « Même si ton cœur te condamne, n’oublie pas : Dieu est plus grand que ton cœur » (I Jn 3,20). Cela aussi fait partie de l’Espérance chrétienne. Cela aussi, je n’en doute pas, a dû bien souvent aider notre frère Richard à traverser la vie, lui permettant, entre autres, de supporter les épreuves redoutables des derniers mois de sa vie. Jésus l’a dit et Richard le savait : « Celui qui aime sa vie la perd; celui qui s’en détache en ce monde [pour la remettre confiant entre les mains du Christ] celui-là garde sa vie pour la vie éternelle » (Jn 12,26).
Durant cette célébration, nous remercierons Dieu pour tout ce qu’il a donné à M. Richard Bergeron de vivre et de réaliser durant sa vie. Nous aurons une pensée toute particulière pour son épouse, dont les attentions et le dévouement ces derniers mois forcent l’admiration. Nous prierons aussi pour ses belles filles, pour ses frères et sœurs, ainsi que pour ses nombreux amis. – Que Dieu vous apporte à tous le soutien, la force d’âme, la consolation et l’Espérance – cette Espérance qui a accompagné notre frère Richard jusqu’à la fin. Merci !
Ce 7 juin 2014 René Bacon, o.f.m.
En l’église de Ste-Agnès
Comté de Charlevoix.
Un grand ami.
Je veux rendre hommage à notre grand ami Richard, à l’homme de foi, l’homme de la fidélité, et surtout l’homme de cœur qu’il a été.
Homme de foi en son Maître Jésus, en qui il a accordé Sa Vie à la sienne, par ses valeurs humanistes d’accueil et de fraternité, et par ses actions engagées dans un quotidien bien concret. Pensons à son chant d’action de grâce en toute simplicité avant les repas, à ses silences discrets, à son écoute respectueuse et sensible, ainsi qu’à ses envolées oratoires sur des thèmes qui lui tenaient à cœur.
Homme de la fidélité, homme à l’esprit ouvert, il répondait toujours présent à l’amitié. Homme de savoir aussi, autant dans l’écriture de ses nombreux livres, que dans les secrets de ses petites gelées de poires et d’amélanchier…Homme de la générosité autour d’une table avec ses célèbres apéros, ainsi que la parole échangée dans l’enthousiasme et le rire.
Homme de la fidélité à soi-même.
C’est surtout dans son cœur que notre Richard est grand. En effet, à la suite d’une grande partie de sa vie consacrée à l’Église et l’Enseignement de la Théologie, il répondra présent à l’appel de son cœur, en aimant et choisissant sa femme Sylvia, fidèle en cela à la parole de Jésus: « Quitte ton père et ta mère », c’est-à-dire, quitte les repères qui jusqu’ ici, sur le chemin, ont construit ta vie.
Homme savant, Richard a accepté de ne pas savoir, et de suivre l’appel de son cœur. Et c’est en cela qu’il accède à la transcendance, ce mot qu’il associait à La Spiritualité. Ainsi, avant de nous quitter, il a accepté de mourir à lui-même, afin de renaître dans le Territoire Sacré de l’Amour.
Encore une fois cher grand ami, adieu, et veille sur nous dans le Mystère de l’Amour Divin.
Richard nous t’aimons, et nous ne t’oublierons pas.
Denise Ouellet
Un mendiant de Dieu
Quelques jours avant Pâques, je suis revenu au Ruisseau-des-Frênes comme à chaque printemps pour ce que nous appelions, Richard et moi, notre ‘dialogue’, que nous menions au printemps et à l’automne depuis bien des années. À la fin de nos échanges, la veille de mon départ, Richard m’a demandé de « parler à (s)es funérailles ». Quelques jours plus tard, dans un entretien téléphonique, alors qu’il avait déjà la voix presqu’éteinte et que le simple fait de parler le faisait souffrir, il m’a réitéré sa demande avec plus d’insistance encore.
C’est pourquoi je me risque ce matin à vous adresser quelques mots.
Le chemin de Richard est arrivé à son terme.
Comme ces sentiers de l’arrière-pays de Charlevoix que nous avons si souvent arpentés lui et moi, son chemin aura sans doute été marqué par de longs segments paisibles, mais qui débouchent soudainement sur une piste rocailleuse, une montée abrupte où la respiration s’accélère alors que les pas doivent ralentir, un petit ruisseau boueux qu’il faut traverser avec précaution, puis au tournant, une vue magnifique sur les montagnes, qui paraissent si proches lorsque l’air est frais et sec, mais dont on sait bien qu’elles sont encore bien loin. Et au prochain tournant, un chemin de traverse, qui nous ramène dans la vallée par un détour qui nous était inconnu. Par temps de grand beau temps, mais aussi par un jour de brouillard qui rend incertain le chemin le plus familier…
Ces sentiers de l’arrière-pays, bien qu’ils ne soient pas balisés, ont été marchés à de multiples reprises par les anciens du pays et sont connus par ceux qui l’habitent. Il n’existe cependant aucune carte sur laquelle chacun d’entre nous aurait pu trouver le chemin de sa vie. Nous avons marché sur des chemins que nos pas ont ouverts à mesure et les traces que nous aurons laissées ne conduiront jamais personne là où nous serons rendus. À peine arrivons-nous nous-mêmes à nous rappeler tous ces chemins où nos pas nous ont déjà conduits.
Qui dira quel aura été le chemin de Richard? Si nous nous retrouvons ici ce matin c’est quand même parce que son chemin a un jour croisé le nôtre sur lequel ses pas ont laissé une trace. Et chacun de nous garde désormais de cette rencontre un souvenir précieux. Mais que pouvons-nous dire de plus? Les pas que nous faisons, personne jamais ne pourra les refaire à notre place et c’est ainsi qu’il est juste de dire que chacun va son propre chemin. Mais pourquoi faudrait-il tenir à l’idée que personne d’autre ne l’aurait déjà emprunté?
Le chemin de Richard aura été un long chemin, mais il n’a pas été le chemin d’un vagabond. Les pas qu’il y a faits ont été bel et bien les siens, mais il a marché sur les traces de quelqu’un. Dans ce que nous appelons sa « première lettre », l’apôtre Pierre écrit que « le Christ nous a ouvert le chemin pour que nous allions sur ses traces » (I P. 2 :21). Et l’évangile a conservé l’injonction que Jésus adressa à certains de son entourage : « Suis-moi! ». Il ne semble pas que Richard ait hésité.
Il n’est pas anodin qu’il ait répondu à cet appel en s’engageant dans un ordre qu’on appela précisément une ordre « mendiant ». Mais faites ici attention : le propre du mendiant n’est pas d’abord de tendre la main, de « quêter » au sens que nous donnons le plus souvent à ce geste. Le mendiant est proprement celui qui se déplace, qui est « en quête », ou si vous voulez : « en recherche », comme le voulait le sens de notre vieux mot de « queste » lorsqu’il se souvenait de son origine latine que l’on peut entendre encore dans celui de « question ». Le mendiant est celui qui cherche. Et s’il s’est mis en route c’est que ce qu’il cherche l’appelle en avant.
Pouvons-nous être, en effet, si certains que nous continuerions de marcher si rien, mais vraiment rien ni personne ne nous faisait signe d’avancer? Augustin se débattait lui aussi avec cette question lorsque, dans son commentaire de l’Évangile de Jean (tr. LXIII, 4), il enjoignait son lecteur à « marcher toujours dans le chemin, jusqu’à ce que nous arrivions là où conduit le chemin; ne restons nulle part immobile sur le chemin jusqu’à ce qu’il nous conduise là où nous demeurerons. »
Trois semaines après nos entretiens pendant la semaine sainte, Richard a souhaité me revoir. Je suis donc retourné au Ruisseau-des-Frênes. On aurait dit que ses douleurs s’étaient faites un peu moins incisives, si bien que nous avons pu profiter de quelques heures très paisibles pendant lesquelles nos échanges, plus qu’à l’accoutumée, se sont gorgé de silence. Nous avons à nouveau évoqué la figure de Jésus. Et encore une fois, , dans une phrase toute ponctuée d’hésitations, Richard a demandé: « Ai-je été un bon disciple? »
L’ardeur de ses anciennes batailles, même la fougue de ses cours de christologie n’était plus que des échos lointains. La véhémence avec laquelle il avait dénoncé les pros de Dieu et la détermination avec laquelle il avait acccompagné le cortège des fous de dieu s’étaient elles aussi estompées. Elles avaient laissé place à ce qui semblait être une nouvelle inquiétude, ou du moins une inquiétude qui avait été jusque là moins visible bien que sans doute en travail depuis longtemps, et où j’entendais comme en sourdine la voix de cette « petite fille espérance », l’inquiétude de n’être pas encore arrivé à ce qui demeure.
Il m’est alors apparu plus clairement que Richard était vraiment un mendiant, un « mendiant de Dieu ». Car ce n’était pas à lui-même qu’il adressait cette question. Il savait très bien qu’il ne lui appartenait pas d’y donner une réponse. Elle s’adressait à son « maître Jésus » sur les traces duquel il s’était engagé et de qui seul il espérait une réponse. Sentant venir la fin, il s’en remettait entièrement à lui.
Comme le souhaitait Augustin, Richard n’est resté nulle part immobile sur le chemin. Il a marché « jusqu’à ce que ce chemin le conduise là où nous demeurerons », « jusqu’à ce que en cherchant et en découvrant nous passions à ce qui demeure, jusqu’à ce qu’arrive la fin de la recherche là où la perfection ne laisse plus subsister de désir d’aller plus loin » (In Joh. Evang., Tr. XVIII, 4).
Richard, finalement, a abordé, « littéralement, au sans-rivage, au sans-nom, le mystère absolu que nous appelons Dieu » (K.Rahner).
Quant à nous, « ne soyons pas tristes, comme ceux qui n’ont pas d’espérance. » (Thess. 4, 13)
Jean-Claude Petit
Aux funérailles de Richard, samedi le 7 juin 2014, en l’église de Sainte-Agnès-de-Charlevoix
Recension
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